Entretien avec Mathieu Noirot, Directeur Sportif de l’Association du Montpellier Hérault
Rugby.
Le 15 juin dernier, l’équipe Crabos du Montpellier HR remportait le titre de champion de France face à Bordeaux-Bègles sur le score de 26 à 23.
Retour sur ce titre national avec Mathieu Noirot, Directeur Sportif de l’association du MHR.

Bonjour Mathieu, merci d’avoir trouvé un moment pour nous parler du titre Crabos remporté par le MHR cette saison ainsi que des choix structurants que vous avez faits en terme de formation. Peux-tu nous présenter ton parcours rapidement ?
Il y a trois ans, Joan Caudullo m’a persuadé de revenir au MHR où j’avais été formé jeune. Entre temps j’ai eu une carrière de cadre technique, une expérience d’arbitre professionnel et trois ans comme Directeur Sportif à Nîmes. Je connais bien le club de Montpellier, ayant occupé le poste de cadre technique du département pendant de nombreuses années. J’ai pu observer son évolution structurelle, ce qui rendait mon retour intéressant.
Lorsqu’il était responsable du centre de formation, géré par la SA, Joan avait repris la gestion sportive des Crabos. Aujourd’hui, celle-ci est partagée avec l’Association, avec une réelle volonté politique commune de mettre en place une filière Jeunes compétitive, en particulier l’équipe des Crabos, le dernier titre datant de 2015. C’est le premier objectif. Le second est d’avoir une formation qui nous permette de sortir des joueurs vers le haut niveau et le Top 14.
Quel est ton ressenti à chaud après cette finale Crabos ?
Nous avons une génération de jeunes joueurs talentueux. Ils n’ont pas remporté le championnat Alamercery 2025 sans talent. C’était remarquable, mais cela restait un niveau Alamercery. Dans les secteurs où nous étions en difficulté, avec le talent et la vitesse des joueurs, nous étions capables de renverser les matchs. En revanche, en Crabos, les équipes que nous avons affrontées tout au long de la saison ont démontré un niveau stratégique et de conquête bien supérieur. Nous savions qu’avec une équipe composée à 60% de première année et à 40% de deuxième année, ce serait une année difficile. Les deux tiers des joueurs de première année ont joué quasiment toute la saison. Lors des phases finales, sur le 15 majeur, nous avions neuf premières années titulaires, deux cadets surclassés et seulement quatre deuxièmes années.
Cette saison, notre premier objectif était d’atteindre les quarts de finale. Nous avons pu traverser ces play-offs sans trop de difficultés pour nous qualifier, ce qui nous a permis de travailler sereinement malgré un effectif jeune, encore loin des standards du très haut niveau Crabos, notamment en conquête, sur les profils aériens et en maturité.
Finalement, notre parcours en phases finales a été incroyable. En quart de finale, nous avons affronté La Rochelle, l’un des adversaires les plus costaud de la compétition par sa densité physique et sa solidité impressionnante en conquête. Nous avons souffert terriblement en mêlée fermée, subissant une pression physique intense. Cependant, nous avons réussi à les mettre en difficulté grâce à notre vitesse et à notre jeu. Ce quart de finale a marqué un tournant décisif, les joueurs ont pris conscience de leur potentiel et de leurs capacités à atteindre leur objectif.
Cet état d’esprit était le fruit du travail accompli la saison précédente. Notre titre remporté en Alamercery était le résultat de la construction méticuleuse de nos staffs. Nous avons intégré des entraîneurs porteurs des valeurs fondamentales du club. Le staff Alamercery de l’année dernière était réputé pour la rigueur de ses entraînements. Ils ont inculqué aux joueurs des vertus essentielles, telles que l’entraînabilité, c’est-à- dire la capacité à s’entraîner avec intensité sans se plaindre. Ces vertus ont constitué un socle solide. Par la suite, nous avons renforcé leur arsenal stratégique. On a vu une génération arriver en préparation d’été, très entraînable, avec une détermination sans faille à réussir et à travailler dur. On a ensuite intégré la stratégie, et sur les phases finales, ça a porté ses fruits. Cette résilience, ils l’avaient en eux. Du coup, nous sommes devenus une équipe difficile à jouer, sauf en conquête où nous étions un peu faibles. On marque 4 essais en finale et 14 essais sur 3 matchs en phase finale. Et des vrais essais construits. Les points encaissés sont plus des erreurs de notre part, des opportunités offertes à l’adversaire. C’est là qu’on voit encore un peu de jeunesse, avec des problèmes de densité physique. Pour moi, tout ça rend ce titre exceptionnel, même si celui de l’année dernière au Stade de France était magnifique. Je trouve que celui de cette année, en tant que technicien, est encore plus fort parce qu’on a joué en finale une équipe de Bordeaux qui n’avait quasiment aucune faiblesse. Il a fallu qu’on joue notre meilleur rugby pour les battre. Bordeaux était une équipe extrêmement bien organisée, avec peu de zones faibles. Nous savions que pour les mettre en difficulté, il fallait les déplacer et toucher les couloirs. Finalement, c’est ce qui s’est produit. Nous avons une belle finale avec 33 minutes de temps de jeu effectif, d’une intensité incroyable. Pour du niveau Crabos, c’est remarquable.
Trois jours après, en analysant la performance, on se dit qu’avec deux tiers de première année et deux cadets, réaliser ce que nous avons accompli est remarquable. Je crois que c’est aussi le résultat d’une génération exceptionnelle. Nous avons une génération de joueurs déterminés. Un exemple, nous avons été sacrés champions samedi et lundi, je recevais déjà des demandes d’entretiens individuels. Cela témoigne de la capacité des joueurs à se projeter rapidement. Certains sont programmés pour cela. Il suffit d’une poignée pour motiver les autres. Nous avons de véritables leaders, animés par une volonté de réussite. Ces quelques joueurs entraînent tout le monde avec eux.
J’ai un autre épisode marquant. Lors du quart de finale à La Rochelle, à l’échauffement, l’entraînement des avants était catastrophique. Pas un ballon n’arrivait, les avants étaient abattus. L’entraîneur des avants et moi-même nous sommes regardés, inquiets de la suite. Avant le coup d’envoi, le capitaine Souheib Benadelkader a réuni les joueurs. Par son aura et son leadership, il les a galvanisés. Le match a démarré et nous avons marqué très rapidement. Il a fait basculer toute l’équipe. Nous avons la chance d’avoir des joueurs comme ça.
Quelques mots concernant le staff ?
Le staff est resté stable, avec peu de changements. J’ai intégré une nouvelle ressource salariée au club, un jeune, pour qu’il puisse développer ses compétences aux côtés d’Anthony Floch, un entraîneur expérimenté et très compétent. Nous avons également la chance d’avoir des staffs bien équilibrés. Par exemple, Louis Picamoles encadre les Cadets, tandis qu’Anthony Floch travaille avec les Crabos, assisté d’Aurélien Cailleton et de Nicolas Roger. Ces staffs sont conçus pour atteindre efficacement leurs objectifs, ce qui constitue une réussite notable.
Peux-tu nous parler aussi de la démarche et les choix forts que vous avez faits pour structurer la formation des jeunes joueurs ?
Concernant la formation, nous avons modifié notre stratégie. La première chose a été de surclasser les joueurs dès le plus jeune âge. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, il me semble crucial d’accélérer le parcours de nos jeunes joueurs en les confrontant aux meilleurs et avoir pour objectif commun avec le staff des pros, de sortir des joueurs Crabos capable d’intégrer notre effectif pro dans l’entrainement. Nous avons un parfait exemple de cela lors de la finale Crabos, avec un joueur issu de notre bassin, né en 2010. Cela fait maintenant trois ans qu’il est surclassé chez nous. Si vous demandez aux observateurs, personne ne vous dira qu’il est cadet, il est dans sa catégorie d’âge « sportif ».
Nous avons aussi pris la décision stratégique de resserrer notre filière Cadet en n’inscrivant pas d’équipe en Gaudermen. Cette décision découle de mon expérience en tant que cadre technique, où la connaissance de son territoire est primordiale. Dans le bassin Montpellierain, nous ne comptons pas 80 cadets de haut niveau. Nous avons choisi de miser sur la catégorie Super Challenge, qui représente pour nous la porte d’entrée dans la filière Elite et nous permet d’évaluer les joueurs. Le Super Challenge a considérablement évolué au cours des 15 dernières années.
Autrefois, il y avait trois tournois par an, des sélections et d’autres compétitions permettant de confronter les meilleurs joueurs. Aujourd’hui, le Super Challenge est la véritable référence. Je ne le perçois pas comme une compétition au sens strict du terme, axée uniquement sur la victoire. Je le vois plutôt comme une occasion de confronter les meilleurs joueurs, de les évaluer et de les positionner au sein de la filière.
À la sortie du Super Challenge, notre staff est en mesure de déterminer quels joueurs peuvent intégrer un processus de formation exigeant. Grâce à cette stratégie, nous développons nos joueurs plus rapidement. Nous l’avons constaté avec nos cadets. Lors de la première année suivant la mise en place de cette démarche, ils ont atteint les quarts de finale, avec huit « première année » qui ont joué tous les week-ends. Nous sommes éliminés en quart de finale par le Stade Toulousain, finaliste. Leur victoire est amplement méritée, mais nous avons constaté que nous n’étions pas très loin. Ces huit « première année » suivront un cycle de quatre ans avant de potentiellement intégrer le Centre de Formation. J’ai analysé les phases finales Gaudermen et je les ai comparées aux phases finales Alamercery. J’ai également évalué nos joueurs en âge Gaudermen qui ont joué en Alamercery, et je pense que nous ne sommes pas loin de la vérité. Pour moi, il existe un écart de niveau important entre les deux compétitions.
Pour constituer une Gaudermen et une équipe Alamercery sur une seule année d’âge (les Deuxième Année), il est nécessaire d’intégrer des joueurs d’équipe qui ne passeront pas en Crabos. Notre projet vise à réduire ce phénomène. Aujourd’hui, connaissant les prérequis pour atteindre le haut niveau, il est possible
d’identifier certains de ceux-ci chez des joueurs dès la sortie du Super Challenge. Bien sûr, ce n’est pas le cas de tous, car certaines maturations sont tardives. Cependant, les joueurs en développement tardif ne posent aucun problème. Tant que le travail avec le territoire et le bassin est efficace, les joueurs émergeront naturellement. Si un joueur a une maturation tardive mais possède un potentiel, nous le garderons en développement et continuerons à l’entraîner.
Aujourd’hui, face à un resserrement des moyens et une réduction des recrutements, nous nous efforçons de ne pas nous tromper dans nos choix. Nous ciblons nos recrutements. Par exemple, en Cadet, au lieu d’avoir un troisième ou un deuxième moyen au poste, nous intégrons un joueur à potentiel. Nous le suivons de près, lui apportons le soutien nécessaire et adaptons son parcours. Si nous constatons en septembre ou octobre qu’il manque encore de maturité, nous lui permettons de jouer des matchs et des oppositions plus faciles. En janvier et février, nous pouvons alors constater que, bien qu’étant première année, il est prêt à relever les défis.
Pour moi, il est important dans ce projet de maintenir un équilibre dans la construction de l’équipe afin de rester compétitif. Développer et intégrer nos jeunes talents est notre spécialité. Nous les identifions, les intégrons à nos structures, les faisons progresser de la section collège au lycée et les entraînons. Ce processus est fluide. Ce système réduit le nombre de cadets qui ne passent pas en Crabos, minimisant ainsi les pertes en ciblant les joueurs ayant le potentiel. Ceux qui intègrent le circuit sont pleinement investis. Nous mettons aussi en place de nombreuses autres actions transverses, notamment des séances d’entraînement communes, des oppositions Super Challenge vs Alamercery avec les règles aménagées de la fédération, bien entendu, sur les contacts,
des collectifs de lignes, des défenses de ballons portés et des oppositions Alamercery vs Crabos. Cette approche favorise une véritable mixité. Nous avons également des séances d’entraînement individuelles où les joueurs sont mélangés. Toutes ces initiatives contribuent à créer une identité collective au-delà des résultats, ce que je trouve positif.
C’est ce qui m’amène à l’autre aspect que j’ai trouvé extrêmement positif, c’est l’émergence d’un ADN collectif. Cela s’est vu à travers le public de la finale Crabos à Tournefeuille. Samedi dernier, même si les pros jouaient la demi-finale à Marseille, nous avons vu que les deux tiers de la tribune de Tournefeuille étaient remplis de supporters du MHR. Les joueurs du Super Challenge, Alamercery et quelques espoirs étaient présents. Ce soutien massif me confirme que nous sommes en train de réussir notre projet. Le fait de mélanger les générations et de surclasser les jeunes joueurs montre qu’ils ne sont plus attachés à une génération en particulier, mais qu’ils s’identifient à un projet club. Pour moi, c’est une réussite significative. Tout cela se construit et je suis convaincu qu’avec cette approche, certains joueurs passeront rapidement au niveau professionnel. C’est en tout cas aussi l’ambition de Joan aujourd’hui. Nous avons discuté avec lui, et il existe une cohérence entre la formation et le niveau professionnel, cet ADN commun. La formation constitue la colonne vertébrale, développant cet ADN chez les joueurs, que l’on retrouvera inévitablement en espoirs et en professionnels.
Quelles sont les incidences sur la collaboration avec les clubs du bassin ?
Avec ce choix d’organisation, nous avons peu de joueurs qui sortent du dispositif. Cette année, nous n’avons que deux joueurs du bassin qui ne passent pas en Crabos. Sur le cycle de quatre ans, la mixité des âges, l’expérience stratégique et le niveau d’opposition permettront à nos joueurs de se développer plus rapidement. Il faudra faire des points d’étape, mais je suis convaincu que cette approche est efficace. De plus, je trouve que cette approche a du sens car elle apaise nos relations dans le bassin. En ne ciblant que des joueurs à potentiel, nous réduisons le nombre de joueurs que nous sollicitons.
En U14, les joueurs restent au sein de leur club d’origine. Nous nous efforçons d’aligner dans cette compétition les meilleurs éléments de notre territoire. Par conséquent, nous menons une détection tout au long de l’année pour les catégories U13 et U12, intégrant les premières années au Super Challenge dès qu’ils atteignent le niveau requis. Si nous pouvons intégrer un U13 à l’effectif Super Challenge en 2ème ou 3ème position derrière un deuxième année, nous le faisons. En somme, nous anticipons notre logique de développement. Nous laissons les joueurs dans leur club, sans procéder à de mutations. La seule contrainte que nous rencontrons est celle des quotas réglementaires de la FFR, qui nous imposent des mutations administratives au-delà de dix doubles licences. Notre objectif principal est que les joueurs jouent contre les meilleurs de leur catégorie afin que nous puissions les évaluer. À la fin de l’année, les joueurs sont soit premium, c’est-à-dire qu’ils sont assurés d’être parmi les deux premiers à leur poste dans l’effectif Alamercery et dans ce cas, ils rejoignent directement le MHR; soit ce sont des joueurs en développement qui peuvent rester licenciés dans leur club d’origine en double licence. Nous avons une gestion efficace de ces situations, et globalement, cela ne pose pas de problème majeur.
Le risque vient des clubs qui recrutent des joueurs de notre territoire, qu’ils soient de niveau national ou en développement, pour les intégrer à leur filière Gaudermen. Cela me préoccupe car mon objectif est de développer mon bassin de joueurs. Il est dans mon intérêt que ce bassin soit fort. Ce n’est pas un jugement de valeur, mais plutôt une volonté de travailler avec mon territoire, de faire passer les meilleurs joueurs par chez nous et de maintenir un lien avec ceux qui sont en transition. Nous avons établi des passerelles et les relations au sein du bassin sont actuellement très apaisées, ce qui est très positif.
En conclusion ?
Je reste convaincu que même si la saison prochaine sera évidemment difficile, car toutes les équipes nous attendront, nous pouvons compter sur notre ADN, sur ces vertus qui ont été forgées et qui nous offrent des garanties. Arriverons nous à les concrétiser ? Je n’en sais rien. Mais je suis persuadé que cet acquis, nous ne le perdrons pas.






